Bourguiba, Ben Ali et les Islamistes

Bourguiba, Ben Ali et les Islamistes 2014-04-05

Article dans la magazine Leaders

Bourguiba, Ben Ali et les Islamistes

Il y a 14 ans, le 6 avril 2000, nous quittait à jamais l’homme qui avait su mobiliser le peuple dans sa quête de dignité, l’homme qui avait dirigé la lutte nationale, qui avait fondé un État moderne et avait assuré à la Tunisie une place de choix dans le concert des nations.

Je ne reviendrai pas, ici, sur les épreuves de force qu’il a endurées avec courage et dignité, celle de 1936, celle de 1938 puis celle de 1952, à l’issue desquelles le Néo-Destour sortait toujours plus fort. Je ne reviendrai pas non plus sur son sens politique et sur sa stratégie de développement qui, en un quart de siècle, ont impulsé à un pays spolié par 75 ans de colonisation, un essor exceptionnel. Je m’attarderai sur quelques points récurrents, souvent repris dans les médias. Le premier englobe les présidences de Bourguiba et de Ben Ali désignées l’une et l’autre comme des dictatures. 

En fait, Bourguiba considérait la démocratie, stade suprême de l’évolution d’une société, comme le meilleur des régimes. Il partageait cependant l’opinion de l’astrophysicien chinois Fang Lizhi qui considérait que «la démocratie venue d’en haut n’est pas la démocratie, ce n’est qu’un relâchement de contrôle». Au journaliste Roger Stéphane, il déclarait : «Vous savez, je suis démocrate, mais pour un peuple qui n’a jamais connu l’existence de la démocratie, c’est un risque de faire son apprentissage dans une période de grande tension. La porte est alors ouverte à toutes les démagogies et on ne sait pas où ça peut mener». Face à une population comprenant plus de 80% d’illettrés à l’époque, face aux pesanteurs historiques, à la fragilité de la texture sociale qui opposait citadins et nomades, à l’esprit de clan et au tribalisme dans les campagnes, Bourguiba, pour engager le pays dans la voie du développement, n’avait pas d’autre choix que de tenir le gouvernail. Au vu des événements que nous vivons depuis trois ans, il est permis de s’interroger si le peuple tunisien était, à l’époque, prêt à la démocratie.

Il n’est de richesses que d’hommes

Estimant que la richesse d’un pays réside dans la valeur de ses hommes, une fois l’indépendance acquise, il engagea la Tunisie dans un mouvement socioculturel et économique sans précédent. Le leader, sans haine ni faiblesse, se transforma en un véritable pédagogue, dispensant dans ses discours et ses émissions radiophoniques hebdomadaires des leçons de vie dans un langage clair et facilement accessible à tous. Il qualifiait le combat engagé pour l’édification de l’État de «grand combat» (Jihad al akbar), l’opposant au «petit combat» (Jihad al asghar) mené pour l’accès à l’indépendance. Son charisme, sa légitimité historique et sa clairvoyance l’imposaient comme chef incontestable. Il était à la fois président de la République et chef de gouvernement. Afin d’engager les secrétaires d’État — triés sur le volet pour leur compétence, leur intégrité et leur dévouement à la cause nationale — à ne pas réduire leur rythme de travail, il leur servait d’exemple, convaincu que la Tunisie ne pouvait s’imposer dans le monde que par le travail et l’effort.  Depuis quelques années déjà, Bourguiba souffrait d’insomnies qu’il arrivait à réguler avec une thérapeutique classique. Face à son surmenage et à la crise consécutive à l’échec du système des coopératives, cette thérapeutique était devenue inopérante. On fit alors appel à des psychiatres qui le soumirent à une thérapeutique drastique et inadaptée qui provoqua une véritable maladie iatrogène. La persistance de ses insomnies et l’état de fatigue qui les accompagnait l’amenèrent à réduire ses activités. Il remplaça en 1969 les secrétaires d’État par des ministres coiffés par un Premier ministre, véritable chef du gouvernement, et limita la fonction de président à la nomination du Premier ministre, à la désignation des membres du bureau politique parmi les élus du comité central du PSD, au contrôle de la bonne marche du pays et à l’exercice des fonctions de représentation. De ce fait, l’année 1969 constitua une rupture avec le passé. Depuis, les intrigues débutèrent.

Le premier gouvernement responsable fut celui de Bahi Ladgham (7 novembre 1969 – 2 novembre 1970) qui fut marqué par la condamnation de Ahmed Ben Salah, accusé le 31 mars 1970 d’abus à l’égard du chef de l’État. Bahi Ladgham devait déclarer plus tard que son départ était dû surtout aux intrigues qui avaient commencé à partir du moment où on avait vu en lui le successeur du Président, l’héritier présomptif, ajoutant: «Le Président était sous tutelle, son entourage faisait tout ». 

Ces intrigues s’intensifièrent avec le gouvernement Hédi Nouira (2 novembre 1970 – 26 février 1980) qui connut deux événements graves ayant nécessité l’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre. Celui du 26 janvier 1978 consécutif à la grève générale décidée par le secrétaire général de l’Ugtt, Habib Achour, et celui de l’attaque de Gafsa le 27 janvier 1980 fomentée par un groupe d’opposants soutenus par la Libye et l’Algérie. Notons que depuis 1969, Bourguiba n’avait cessé de se ranger aux décisions de ses Premiers ministres. C’est ainsi par exemple qu’il avait accepté d’adopter la position de Hédi Nouira au sujet de l’accord de Djerba du 12 janvier 1974 et de gracier, à la demande de Mohamed Mzali, en 1984, les islamistes condamnés en 1981 à 10 ans d’emprisonnement. Chedli Klibi, son ministre directeur du cabinet présidentiel de 1974 à 1976, confirmait l’engagement de Bourguiba de confier à son Premier ministre les décisions gouvernementales. Dans son ouvrage Radioscopie d’un règne, il déclarait : «Après 1969, le pouvoir sera exercé au nom de Bourguiba par des Premiers ministres qui n’en réfèreront au chef de l’Etat que de loin en loin, souvent pour l’informer, plus que pour le consulter». 

Le gouvernement Mohamed Mzali (23 avril 1980 – 8 juillet 1986) connut lui aussi un événement grave, celui de la crise du pain de janvier 1984.  Le gouvernement Rachid Sfar (8 juillet 1986 – 30 septembre 1987) comptait déjà Zine El Abidine Ben Ali comme ministre de l’Intérieur. Ce dernier, aidé par son groupe de comploteurs assoiffés de pouvoir, procéda à la provocation et à la persécution des étudiants et des islamistes qu’il utilisa comme pions avec l’enjeu de s’imposer, aux yeux du Président, comme le seul capable de dompter les islamistes et de venir à bout des grèves des étudiants pour remettre l’Université sur les rails.

La responsabilité de Bourguiba dans la traque des islamistes

Un autre point que je voudrais évoquer ici concerne la responsabilité présumée de Bourguiba dans la traque des islamistes. Face à un sujet aussi délicat, il importe de s’en tenir aux faits. Un procès (27 août-27 septembre 1987) de 90 responsables du Mouvement de tendance islamique (MTI), accusés de tentative de renversement du régime tourna en mascarade. La presse française soulignait que «des dirigeants du MTI aussi importants que Salah Karkar, Hamadi Jebali et Ali Laridh, tous trois condamnés à mort par contumace le 27 septembre 1987, sont toujours en Tunisie où ils se cachent dans une clandestinité pas toujours aussi opaque qu’on pourrait se l’imaginer» , que «Hamadi Jebali et Ali Laridh étaient interviewés dans la banlieue de Tunis». Hamadi Jebali, quant à lui, déclarait : «Malgré la quarantaine hermétique imposée à notre mouvement, j’ai pu établir des contacts avec des hommes sages parmi les grands militants du parti au pouvoir qui avaient pris le risque de me rencontrer, porté nos messages et essayé de défendre courageusement notre cause… Auprès du Dr Hamed Karoui, notamment, nous avons trouvé une réelle écoute et une grande compréhension». Ailleurs, il ajoutait : «Sachez qu’en tant qu’ancien militant condamné à mort, je me promenais en plein centre-ville et je prenais mes repas dans un restaurant mitoyen au ministère de l’Intérieur». Le fils de Hamed Karoui a reconnu «être le trait d’union entre son père et Hamadi Jebali qui se connaissent depuis les années 80. Les deux se voyaient secrètement et l’ex-président Habib Bourguiba n’était pas informé, contrairement à l’ancien Premier ministre Mohamed Mzali» .  Les médias laissaient entendre que ce procès avait été imposé par Bourguiba pour faire condamner les islamistes à la peine capitale. En réalité, le seul but de Bourguiba était de conserver le cap et non de pendre haut et court les islamistes. En octobre 1987, le Premier ministre français Raymond Barre, qui faisait état de sa visite au Président, précisait qu’il avait sa pleine lucidité, bien que physiquement affaibli. «Il m’avait dit, le jour de cette visite : “ J’ai consacré ma vie à l’indépendance de mon pays, mais aussi à ce qu’il regarde vers l’Occident. Aujourd’hui, je suis inquiet de voir certains éléments de notre population regarder dans une autre direction. Je ferai tout ce que je pourrais pour conserver le cap”».

Qui donc était à l’origine du procès ? Était-ce le Président comme on l’avait prétendu ou était-ce le gouvernement? La réponse est donnée par le Premier ministre, Rachid Sfar : «Le mouvement intégriste en Tunisie depuis le début de l’année 1987 a engagé le pays dans une escalade de violence à telle enseigne que le gouvernement était obligé de prendre les mesures de sauvegarde contre lui pour éviter à la Tunisie de devenir un Liban… Ce qu’a fait le gouvernement tunisien, c’est son strict devoir pour protéger l’immense majorité des Tunisiens et des Tunisiennes contre la barbarie et contre la violence qu’a commencé à engager le mouvement islamiste, notamment à l’université depuis 1980, mais à un rythme beaucoup plus accru depuis 1987… Nous avons été contraints d’arrêter ces responsables et de les traduire devant la justice. Quand nous avons eu des preuves de la collusion avec une puissance étrangère, l’Iran, il était de notre devoir d’informer la justice» . Le Monde rapportait : «À l’ouverture du procès, le Premier ministre, Rachid Sfar, assurait que l’accusation apporterait la preuve de l’atteinte à la sûreté de l’État. La démonstration n’a pas été probante» . Libération précisait: «Zine Ben Ali porte la responsabilité du démantèlement des réseaux du Mouvement de tendance islamiste (MTI), des arrestations par milliers, mais aussi des tortures dénoncées largement par les accusés au cours du procès de Tunis» .

L’isolement du chef de l’État et les manigances ont atteint leur objectif. Le 1er octobre 1987, Bourguiba désigna Ben Ali comme Premier ministre. Ce dernier, quelques semaines plus tard, destitua Bourguiba et accapara le pouvoir. Pour mieux convaincre l’opinion nationale et internationale de la responsabilité de Bourguiba dans le procès contre des islamistes, il commence par libérer ces derniers. Par là même, il acquiert leur faveur pour obtenir sa légitimité. Mais après son élection, le 2 avril 1989, en tant que président légitime, il se retourne contre eux à partir de 1990, les impliquant dans de multiples complots. Le président du MTI, Rached Ghannouchi, s’en est défendu: «Complot islamiste, prétend-on. La réalité est autre et la vérité ailleurs … Sait-on, par exemple, que depuis l’exécution de ce plan, pas moins de 3 000 cadres et jeunes militants de notre mouvement ont été arrêtés, que plus de 10 000 sont recherchés par la police, que depuis le début de cette année, 8 étudiants et élèves ont été tués par balles, et que la pratique de la torture est devenue systématique. Complot islamiste annonce-t-on, alors que nous assistons à un scénario qui rappelle, toutes conditions égales par ailleurs, celui qui a permis l’éviction de Bourguiba en 1987 : c’était Ben Ali qui poussait à la répression à cette époque pour garantir le maximum de succès à son putsch». Paradoxalement, pourquoi aujourd’hui fait-il volte-face et met-il tous les maux de son mouvement sur le compte de Bourguiba?

Après le 7 novembre, la campagne mensongère de Ben Ali et la désinformation reprenaient de plus belle. On a prétendu, par exemple, que «le 7 novembre, à la place du valet qui lui apportait son petit déjeuner, deux généraux et un colonel pénètrent dans sa chambre, ainsi que le ministre de la Défense qui lui signifie qu’il est destitué». La réalité est tout autre. Le 7 novembre, Bourguiba avait refusé de quitter le palais de Carthage pour Dar Al Hana à Sfax qu’on lui avait fixé. Le 9 novembre, ayant accepté la résidence du Mornag, il s’y est rendu, le 10 novembre, en hélicoptère, accompagné de Hamadi Ghedira. Son fils et moi-même avons été autorisés le 12 novembre à lui rendre visite. J’étais donc la troisième personne, après Hamadi Ghedira et son fils, à l’avoir vu après sa destitution. 

L’autorisation qui m’était attribuée se limitait à deux visites par semaine, de 17 à 23 heures. Elle a été maintenue jusqu’au 15 février 1988. Ce jour-là, je trouvais Bourguiba furieux et irrité par la campagne mensongère largement diffusée, même dans les journaux étrangers. Il me demanda d’aller voir les ambassadeurs de France, d’Angleterre et des USA et de dénoncer ces mensonges. Lui ayant déclaré que j’effectuerai cette mission, je fus, le 17 octobre, démis de mes fonctions à l’Institut Pasteur et interdit de visite. De son côté, Bourguiba fut privé de toute visite en dehors de celle de sa famille directe. C’est à partir de cette date qu’il adressa, d’une part, des lettres à Ben Ali lui demandant de bénéficier de certaines libertés et, d’autre part, une requête au procureur de la République lui demandant à être jugé pour répondre de ses actes. Son isolement s’est poursuivi même après le 23 octobre 1988, date à laquelle Ben Ali l’a autorisé à rejoindre Monastir. Il a fallu attendre la visite de Ben Ali aux États-Unis et probablement l’intervention du président Bush père pour voir sa captivité s’adoucir. À partir de 1990, certaines personnes ont été autorisées à lui rendre visite, parmi lesquelles Bahi Ladgham, Hassen Ben Abdelaziz, Mohamed Sayah, Ahmed Kallala et moi-même. Beaucoup de demandes restaient cependant lettre morte. Cette séquestration indigne allait durer jusqu’à son décès en 2000. 

Le comportement sadique de Ben Ali, à l’occasion des funérailles du Père de la Nation, a suscité l’amertume des Tunisiens qui ont été empêchés de lui rendre un dernier hommage. Il a également suscité des commentaires dans les médias étrangers. Libération écrivait : «Le régime de Ben Ali a tout fait pour escamoter les obsèques de son prédécesseur». Ailleurs, ce même quotidien déclarait : «En enterrant le Combattant suprême presque en catimini, Ben Ali n’a fait que souligner l’attachement du peuple tunisien à son ancien leader» .

A.C.

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